Le long bâton de Kouré

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 Le long bâton de Kouré

Il y a le monde.
Dans le monde, il y a l’Afrique. 
Dans l’Afrique, il y a le Niger.
Et, au Niger, habitent des Haoussas, 
des Touaregs, des Peuls, des Sonraïs.
Parmi les Sonraïs, des Zarmas.
Et parmi tous les villages zarmas, 
il y a Tibbo, 
le fameux village de Tibbo, 
avec ses fameuses histoires.

     Kouré, le chef du village de Tibbo, revient à pas lents vers sa maison. Le long bâton de bois très dur posé sur le haut de son dos, les poignets repliés à chaque bout du long bâton, Kouré avance à travers Tibbo.

     Il avance lentement, le chef Kouré, le front plissé, cherchant à quoi il pourrait bien pensé.

     Tous les villageois, en confiance, se félicitent de leur chance : 

   – Kouré marche lentement car ses pensées sont grandes. Immenses ! On vous le dit : immenses !
   – On voit bien que Kouré est un chef qui sait penser.
   – Il réfléchit profondément.
   – Immensément !
   – Ah ! Pour nous, c’est un bien.
  – Il réfléchit tellement qu’il ne voit rien et n’entend rien.

Kouré, en effet, sur le chemin, n’entend rien, ne voit rien. Mais il finit par arriver devant la porte de sa maison.

Bon !
Dans sa maison, il veut entrer.
Il ne peut entrer !!!
Une force extraordinaire arrête Kouré sur le seuil.
Quel accueil !
La porte, pourtant, est grande ouverte.
Kouré fait des efforts : il piétine et reste dehors.
Il arrête ses efforts, et reste, hébété, inerte, devant la porte grande ouverte.

Il recule pour mieux s’élancer.
Il s’élance.
Il est arrêté.
Il recommence.
Pas plus de chance !
En avant. Arrêt ! En arrière… On dirait une danse !
Kouré vocifère.
Quel est ce mystère ?
Pourquoi cet obstacle ?
Quel est ce miracle ?
On lui a jeté un sort ? Ou quoi alors ?

Kouré a tout bonnement oublié son long bâton de bois très dur posé sur ses épaules. Et, pour lui, cette porte ouverte qui semble devenue un mur, pour lui, ce n’est pas drôle.

Kouré fait encore trois pas en arrière, puis se précipite en avant, tête baissée. Il est brutalement arrêté. Il braille. Il s’époumone. Il piétine. Il tempête. Il tape du pied. Il se plaint. Il se lamente. Il gémit :

– Héï ! Héï ! Héï ! Voilà que je ne peux plus entrer ! Ma porte n’est pas fermée. Cependant, je ne peux passer. Héï ! Héï ! Héï ! Arrivé à ma porte, je suis comme cloué. Héï ! Héï ! Héï ! Je suis ensorcelé. Qu’est-ce qui va m’arriver ? Héï ! Héï ! Héï !

A ces cris inattendus, les voisins sont accourus. Maintenant, tous les paysans, surpris, ahuris, confondus, regardent leur chef qui n’en peut plus. Ce chef, qui sait si bien penser, se démène avec obstination devant la porte de sa maison. Les villageois ne savent que faire. Bras ballants, l’œil rond, ils regardent leur chef qui se désespère.

Quelques-uns, enfin, ont une idée. Quand Kouré se retrouve, comme cloué devant sa porte, ils le poussent de toutes leurs forces.

Ils le poussent. Han !
Ils le poussent encore. Han !
Malgré leurs efforts, leur chef reste dehors.
Il reste dehors, et il crie à pleine voix :

– Laissez-moi ! Laissez-moi ! Vous me faites mal ! Ne me touchez pas !

Les paysans cessent de pousser et reculent de quelques pas.
Ils se regardent.
Ils cherchent.
Ils discutent.

Cependant, un paysan, peut-être un peu moins assoté, a une idée. Il dit :

– Je vais aller chercher un Peul. Un berger.

Ah ça ! On ne peut qu’approuver. Car les Peuls, surtout les bergers, ont toujours des idées. Des idées inattendues que personne n’aurait eues. C’est connu.

Notre paysan s’en va à travers champs. Il trouve un Peul, un berger qui joue de la flûte, assis à l’ombre d’un palmier rônier.

– Ah ! Peul, mon ami, il n’y a que toi qui peux nous sauver. Oui, toi. Viens avec moi.
– Avec toi ? Et pourquoi ?
– Notre grand chef Kouré est debout devant sa porte ouverte et il ne peut pas entrer.

Le Villageois raconte tout au Peul, d’un ton désolé.

Et pour terminer :

– Toi berger, tu auras une idée. Et quand Kouré sera entré, tu seras récompensé. Tout ce que tu désires, tout, te sera donné.

Le berger peul connaît les gens de Tibbo, ces lourdauds !

– Bon ! dit-il, allons ! J’ai trouvé la solution.

Le peul prend, avec lui, une longue liane et, tout réjoui, marche vers Tibbo. Oh ! Oh ! L’arrivée du Peul dans la cour du chef fait sensation. On sait tout de suite que le berger a trouvé la solution.

Le berger, qui jouait de la flûte à l’ombre d’un rônier, prend, devant les gens de Tibbo, l’air décidé d’un grand chef peul, d’un lamido.

Il marche vers Kouré.
Il lève le bras et…
Quoi ? Comment ?
V’lan ! D’lan ! Z’lan !

Le Peul, avec la liane apportée avec lui, assène trois formidables coups sur le dos du chef de Tibbo.

Comment ? Comment ? Comment ?
V’lan !

Au premier coup, Kouré, surpris, n’a pas le temps de réagir, car, déjà, le deuxième coup tombe sur lui.

D’lan !
Kouré est presque évanoui.
Z’lan !
Kouré, sous la douleur, lève les bras, baisse les bras…

Les bras baissés…
Bâton tombé…
Kouré entre…
Les gens de Tibbo restent bouche bée devant le berger.

Le Peul, le berger peul, est remercié, félicité, récompensé. Le chef Kouré lui donne du mil de première qualité, des couvertures bien tissées, une vache à la robe tachetée.

Et le berger peul, fier comme un lamido, a quitté les gens de Tibbo. Avec tous ses cadeaux.

Andrée CLAIR et Boubou HAMA, Les Fameuses Histoires du Village de Tibbo, La Farandole


Ce texte est extrait du manuel de lecture « C’est à lire – CM1 » (Hachette, 2000)


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